Sur la plaine de Caroni, à Trinidad, la distillerie Caroni produisait un rhum de mélasse directement lié à l’industrie sucrière locale. Fondée en 1918 sur le site d’une sucrerie, elle disposait de ses propres plantations de canne et d’une sucrerie adjacente : la mélasse arrivait donc directement sur place, sans dépendre d’importations. Après 84 ans d’activité, la distillerie a fermé entre 2002 et 2003, lorsque le gouvernement a arrêté l’industrie sucrière nationale.
Le nom Caroni désigne aujourd’hui une distillerie disparue et les stocks issus de sa production, pas une maison qui distillerait encore. Ses rhums lourds, très riches en esters, se reconnaissent par une texture huileuse et des arômes de goudron, de pétrole, de cuir et d’épices. Des fûts retrouvés en 2004 ont ensuite été élevés puis embouteillés en éditions limitées par Velier, La Maison du Whisky et plusieurs négociants indépendants.
La distillerie Caroni naît en 1918 sur le site de la sucrerie de Caroni Estate, dans la plaine de Caroni à Trinidad. Elle fonctionne avec ses propres plantations de canne à sucre et une sucrerie adjacente, qui transforme le jus de canne en sucre puis fournit directement la mélasse nécessaire à la distillation. Cet approvisionnement intégré distingue le site d’une distillerie dépendante de mélasses importées.
L’eau utilisée pour le brassage provenait de la rivière Caroni. La distillerie a travaillé de manière autonome pendant 84 ans, dans un ensemble où culture de la canne, production de sucre et fabrication de rhum étaient étroitement liées. En 1936, le groupe britannique Tate & Lyle acquiert le domaine et crée Caroni (1937) Limited.
Nationalisée au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’activité passe ensuite sous la gestion de Caroni (1975) Ltd et de Rum Distillers Limited. La décision gouvernementale d’arrêter l’industrie sucrière nationale entraîne la fermeture du site entre 2002 et 2003. La distillerie est aujourd’hui démantelée : les bouteilles Caroni disponibles proviennent donc de stocks produits avant l’arrêt, et non d’une fabrication actuelle.
La chronologie des équipements raconte les évolutions techniques de Caroni. La distillation commence en 1918 avec un alambic en fonte. Un alambic Coffey en bois est ensuite ajouté, puis un alambic en cuivre complète l’outil de production en 1945.
En 1957, la distillerie récupère la colonne unique du domaine Esperanza. Entre 1979 et 1980, elle installe une colonne de distillation quadruple construite par Gebr. Hermann. En 1984, l’alambic en fonte et le Coffey en bois sont retirés et remplacés par une colonne double Blair, fabriquée par Blair, Campbell & McLean, ainsi que par un nouveau pot still.
Cette succession d’équipements permettait de produire à la fois des rhums plus légers à la colonne et des rhums très lourds. Le style qui a marqué la réputation du site vient de ces derniers, élaborés avec une forte teneur en esters. Il ne faut toutefois pas attribuer un même procédé à chaque fût : les profils varient selon les périodes et les appareils employés.
Le rhum lourd de Caroni se reconnaît d’abord à sa texture huileuse et à un registre aromatique peu consensuel. Le goudron, le pétrole et le fioul occupent le premier plan, avec des nuances de cuir, d’huile, d’épices, de fruits secs, de chocolat et de bois brûlé.
Ce profil avait aussi une fonction dans les assemblages historiques : les rhums lourds de Caroni servaient de composante aromatique aux rations de la British Royal Navy, souvent désignées comme « Navy Rum ». On comprend mieux leur place dans un blend en les goûtant comme une matière de caractère plutôt que comme un rhum simplement boisé ou sucré.
Le devenir de Caroni bascule le 9 décembre 2004, lorsque Luca Gargano, président de Velier, et le photographe Fredi Marcarini découvrent des centaines de fûts abandonnés dans les chais du site de Trinidad. Ces fûts, issus de millésimes allant de 1974 à 2000, sont ensuite rachetés par Velier, puis dans le cadre d’un partenariat avec La Maison du Whisky à partir de 2004-2005, auprès de l’État de Trinité-et-Tobago et d’Angostura.
Le vieillissement tropical se poursuit en fûts de chêne (ex-bourbon) à Trinidad puis en Guyane, chez Demerara Distillers Ltd, jusqu’en 2019. En avril de cette année-là, les 140 derniers fûts sont rapatriés en Europe. Leur maturation est alors bloquée en cuves inox et en dames-jeannes afin de limiter l’évaporation extrême liée à la « part des anges ».
Velier et La Maison du Whisky ne sont pas la distillerie : ce sont les acteurs qui ont sélectionné, élevé ou embouteillé les stocks restants. Bristol Classic Rum, Mezan, Silver Seal, The Rum Swedes, Cadenhead, Rum Nation, That Boutique-y Rum Company et Hunter Laing, avec sa gamme Kill Devil, ont également proposé des embouteillages issus de ces fûts.
Pour entrer dans la gamme, nous tendons le Caroni 1996 Paradise 4 à ceux qui veulent comprendre le registre « heavy rum » : pétrole, goudron, huile et épices sont les repères à chercher dans le verre. Les amateurs de profils ronds et discrets passeront leur chemin ; les autres pourront suivre, bouteille après bouteille, les différences de millésime, d’élevage et d’embouteilleur qui composent l’histoire liquide de cette distillerie disparue.
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